La troisième voie est fondée sur l'étymologie - Hal-SHS

BONNARD, H. Synopsis de phonétique historique (1972). ..... En commençant le cours de français ?Lengua VII?, l'étudiant est censé connaître toutes les ...

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HEURS ET MALHEURS DE L'ETYMOLOGIE
0. Introduction
1. Définitions et historique
2 L'étymologie : une science exacte ?
3. Quelle place pour l'étymologie en didactique des langues?
Bibliographie Und wozu Philologen in dürftiger Zeit ?
A quoi bon des philologues par ces temps de misère? 0. L'étymologie, dont les premiers balbutiements remontent à Platon et qui
fit les beaux jours de la linguistique historique pendant plus d'un siècle,
est parfois mal perçue, probablement en raison de son côté excessivement
technique : on ne s'improvise pas philologue. Quand bien même on le serait,
reste la question de sa place dans l'acquisition de la langue première et
de la langue seconde. Entre la revendication du tout étymologique et son
rejet pur et simple, il reste à imaginer une voie moyenne qui soit à la
fois efficace et réaliste. 1. Définitions et historique
Selon J. Marouzeau, l'étymologie est la « science de la filiation des
mots, c'est-à-dire, selon la conception des anciens, recherche de leur sens
propre (gr. etymon), selon la conception de la science moderne,
reconstitution de l'ascendance du mot en remontant de l'état actuel à
l'état plus anciennement accessible.»[1] Quelque quarante ans plus tard, H.
Bonnard ne dira pas autre chose : « Science qui a pour objet la recherche
de l'origine des mots d'une langue donnée, la reconstitution de
l'ascendance de ces mots. »[2] Alors que le Dictionnaire de linguistique
de Dubois (1973) consacre un long article de deux pages à l'étymologie, il
n'y a en revanche plus d'entrée Etymologie dans le Dictionnaire de
didactique des langues de Galisson et Coste (1976). Il n'y a qu'une entrée
à l'adjectif « étymologique » à propos de « classement étymologique », qui
renvoie à certains types de dictionnaires. Plus complète (et donc aussi
plus satisfaisante) est la définition donnée par H. Bussmann dans son
dictionnaire de linguistique « Science de l'origine, du sens fondamental et
du développement (sémantique et formel) des mots pris individuellement
ainsi que de leur parenté avec des mots de même origine dans diverses
langues. »[3]
Historiquement, le premier linguiste à s'intéresser à l'étymologie est
l'Indien Panini (fin du V° et début du IV° siècle BC). Dans son ouvrage
intitulé Ashtad Hyayi (littéralement : les huit chapitres) il établit une
distinction entre les racines et les affixes et décompose les mots sur la
base de critères étymologiques. En Grèce, c'est dans le Cratyle que Platon
, par le truchement de Socrate, expose sa conception de l'étymologie.
Pourquoi Platon s'intéresse-t-il à la science des mots ? Tout simplement
parce que l'étymologie est indispensable pour connaître la véritable nature
des choses, ce en quoi consiste proprement la philosophie. Comme le dit
Cratyle : « Quand on sait les noms, on sait les choses »[4] (le dialogue
porte comme sous-titre : « De la justesse des mots »). Ce qui intéresse
Platon, c'est d'exposer les termes du débat sur le caractère conventionnel
ou naturel des mots. On l'aura compris : l'intérêt de Platon pour la chose
linguistique n'a rien à voir avec la linguistique elle-même (qui n'existe
évidemment pas à cette époque). On cherchera donc en vain dans ce texte
célèbre l'ombre d'une analyse un tant soit peu scientifique. On s'est
d'ailleurs beaucoup amusé des étymologies souvent fantaisistes de Platon.
Un exemple ? Le mot héros, explique Socrate - en se référant à Hésiode -
vient de éros parce que les héros sont nés des amours des dieux ; lui-même
pencherait plutôt pour un rapprochement avec le verbe ëiréïn qui signifie
parler et en conclut que les héros sont de grands orateurs...
Des vingt-cinq livres du De lingua latina de Varron ne subsistent que
les livres 5 à 10.
Dans les livres 5 à 7 il traite de l'origine des noms communs, ainsi que
des noms de lieux et de temps. Dans les trois livres suivants (de 8 à 10)
il examine longuement les problèmes de dérivations, en préconisant une
synthèse entre analogie et anomalie dans la constitution des mots. Il a
créé le terme de « déclinaison » (declinatio naturalis) qu'il oppose à la
dérivation (declinatio voluntaris).
Le terme étymologie réapparaît au début du VI° siècle dans le titre de
la vaste compilation (inachevée) des connaissances de l'antiquité due à
Isidore de Séville (560-636), où il est donné comme synonyme d'origine
(Originum sive etymologiarum libri XX.) L'auteur explique par des
étymologies souvent fantaisistes les noms des mots-clés de son
encyclopédie. Isidore de Séville attache une grande importance à l'analyse
du mot, car il est profondément convaincu que la connaissance du mot est un
accès privilégié pour accéder à l'essence de la chose : etymon, en grec, ne
signifie-t-il pas authentique ? Isidore de Séville fait partie de ces
intellectuels qui, comme Boèce ou Cassiodore, ont transmis avec foi et
talent l'héritage antique au monde nouveau issu des grandes invasions ; son
influence sur la pensée médiévale est donc considérable et c'est ce qui
explique en partie la permanence en occident de ce courant de pensée que
l'on trouve aussi dans la Kabbale : la vérité de toute chose est cachée
dans le mot et donc dans les lettres qui composent ce mot. Mieux encore :
en attribuant à chaque lettre un chiffre précis, on crée une numérologie,
qui est une analogie de l'étymologie : l'authenticité de la lettre fonde
celle du chiffre[5], terme dont l'un des sèmes renvoie bien au caractère
herméneutique du décryptage (cf. anglais to decipher, ainsi qu'en allemand
le verbe ent-ziffern et le nom die Chiffre).
C'est en Allemagne précisément que s'est surtout développée ce que
l'historien de la linguistique allemande, A. Gardt, appelle « une mystique
de la langue »[6], dont les deux représentants les plus marquants furent
Reuchlin et Boehme. Pour Johannes Reuchlin (1455-1522), les noms ne sont
pas des symboles conventionnels perçus subjectivement, mais actualisent
objectivement l'essence des choses. C'est ainsi que l'on peut parvenir à
saisir parfaitement la nature de Dieu en combinant les termes qui le
désignent. La Kabbale n'est rien d'autre qu'une symbolique théologique,
« dans laquelle [....] les lettres et les noms sont les signes des
choses.[7] » L'aboutissement de cette mystique du signe est l'ouvrage de
Jakob Boehme (1575-1624) De Signatura rerum (1621), traduction française :
De l'origine et de la dénomination de tous les êtres. Le philosophus
teutonicus y explique longuement que l'homme, créé à l'image de Dieu, est
lui-même capable de recréer le monde par le langage en établissant un
rapport direct entre le mot et la chose. L'homme n'a donc pas besoin
d'apprendre les langues humaines, mais il doit apprendre à décrypter dans
les noms des choses le secret de leur nature profonde car Dieu y a déposé
son empreinte (signatura).
A côté de cette dérive irrationnelle et sans issue (Boehme était un
autodidacte), l'université continuait à enseigner les arts libéraux qui
comprenaient les disciplines traditionnelles du trivium (logique,
rhétorique et grammaire) et du quadrivium (arithmétique, géométrie,
astronomie et musique). L'étymologie avait tout naturellement sa place dans
la grammaire, dont elle était, avec l'orthographe, la prosodie et la
syntaxe, l'une des composantes. Elle se divisait en trois : les parties du
discours, les flexions et l'étude de la formation du mot (dérivation et
composition).
Le XVI° et le XVII°siècles, dans ce domaine comme dans d'autres (par ex.
la logique) ne sont pas en rupture avec la fin du Moyen Age, mais se
situent dans le droit fil des conceptions précédentes. La Bible reste la
référence pour toute spéculation sur la généalogie linguistique et on
continue à remonter à l'hébreu pour expliquer l'origine des langues.
Guillaume Postel (1510-1581), spécialiste des langues sémitiques (auteur
entre autres d'une grammaire arabe) publie en 1538 son De Originibus seu de
Hebraicae linguae et gentis antiquitate, atque variarum linguarum
affinitate. (De l'origine, ou de l'ancienneté de la langue et du peuple
hébreu, ainsi que de l'affinité qui existe entre les diverses langues), où
l'on voit que comparatisme et généalogie sont, dès la Renaissance,
indissociables dans la typologie linguistique. Pour valoriser leur propre
langue, les philologues, ils n'hésitent pas à faire appel à l'hébreu. A
Florence, Giambullari s'efforce ainsi de prouver que le florentin vient de
l'étrusque, qui vient lui-même de l'hébreu... Un Flamand, Van Gorp, affirme
froidement, dans ses Origines Antwerpianae, 1569, que la langue de la
Bible était... le teutonique, c'est-à-dire le flamand. Deux problèmes,
d'ailleurs liés entre eux, vont cependant faire progresser la réflexion
linguistique, même si l'on ne débouche, à l'époque, sur aucun résultat
concret. L'interrogation sur la langue adamique « c'est-à-dire la langue
originelle où les noms sont censés refléter exactement la nature des
choses »[8] (Reuchlin et Boehme ne sont pas loin) rejoint le thème de la
lingua universalis : dans les deux cas, il s'agit de remédier à la
malédiction de la confusion des langues, en s'interrogeant sur l'avant
Babel, ou en se tournant vers la création d'une langue artificielle - donc
parfaite.[9]
Les deux entreprises s'appuient l'une sur l'autre : elles sont en effet
reliées « au problème des techniques aptes à reconstuire l'étymologie des
noms et à établir jusqu'à quel point elle reflète la signification propre
du mot : autre grand sujet de débats pour la philosophie du XVII° siècle
[...], qui sera repris par la linguistique des Lumières dans le cadre
d'une recherche historico-anthropologique plus ample et plus critique et
qui, comme telle, rejoindra, au début du XIX° siècle, la linguistique
historique et comparative. »[10]
Après plusieurs siècles de tâtonnements et de vicissitudes plus ou
moins malheureux[11], l'étymologie scientifique proprement dite, telle
que nous la connaissons aujourd'hui, voit enfin le jour au début du XIX°
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